[Art & culture]
Forêt (5)
[Géographie]
[Histoire]
   - Générale (9)
[Littérature]
[Marine]
[Médecine]
Pêche (6)
[Sciences naturelles]
[Tourisme]
 
 
les dix derniers livres
 
les auteurs
 
tri alphabétique des auteurs
 
 
archives
 
Recherche
 
Statistiques
 
Guide de l'utilisateur
 
Guide (format doc)
 
 
Arcachon - Cartes postales anciennes
 
Les pinasses du bassin
 
 
Le monde du silence (les dessous du bassin)
 
Arcachon : un guide
 
les Voiles d'Antan du bassin d'Arcachon
 
 
 
 






(les livres sont classés par ordre alphabétique d'auteur)

Belot Adolphe
Titre du livre : Fleur de crime
Editeur : E. Dentu
Date de parution : 1882
Ville de parution : Paris
Nombre de pages : 404
Voilà un roman de 1882 dont l’héroïne, une fois n’est pas coutume, est arcachonnaise.
Son auteur, Adolphe Belot, est un écrivain fort prolifique dans le genre roman populaire.
On ne sait pas grand-chose de lui, n’ayant jamais fait l’objet d’une biographie.
Wikipédia nous dit toutefois :

Adolphe Belot, né le 6 novembre 1829 à Pointe-à-Pitre et mort le 17 décembre 1890 à Paris, est un dramaturge et romancier français.
Élevé en France, au collège Sainte-Barbe, Belot fit sa licence à la Faculté de droit de Paris, et se fit inscrire, en 1854, au tableau des avocats de Nancy. Après plusieurs voyages dans les deux Amériques, il s’adonna aux lettres, en publiant, en 1855, le Châtiment, avant d’aborder le théâtre avec une comédie intitulée À la campagne (1857).
En 1859, il donna, en collaboration avec Pierre Villetard, le Testament de César Girodot, une des bonnes pièces du répertoire de l’Odéon, et qui compta plus de 500 représentations.
Belot écrivait de la littérature populaire à caractère, sinon érotique, du moins « coquin », comme Mademoiselle Giraud, ma femme, œuvre originale, bizarre, immorale, selon les uns, morale selon les autres, qui obtint un immense succès de curiosité et un tirage de 33 éditions, soit 66 000 exemplaires (1870). Il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1867.
Une Arcachonnaise au centre d’une intrigue sinon érotique du moins coquine et cela en 1882, c’est quelque chose d’assez inattendu pour que nous nous y intéressions.
Cet Adolphe Belot apparaît à plusieurs reprises dans le volumineux Journal des Goncourt où l’on apprend qu’il aurait collaboré à l’adaptation pour le théâtre de plusieurs romans d’écrivains reconnus. Il l’aurait fait, par exemple, pour Fromont Jeune et Risler Aîné ou pour Sapho d’Alphonse Daudet.
Qui d’ailleurs mettra en scène, à son tour, dans son roman Rose et Ninette les deux filles mais aussi la femme, dont il se disait qu’elle avait été particulièrement jolie, d’Adolphe Belot qui venait de divorcer.
Les Goncourt le portraiturent sévèrement : « Belot, on le connaît, avec son dos rond, ses épaules rondes, son nez rond, toute sa personne ronde, et son teint de matelote[1] » et lui prêtent un « teint canaille de garçon marchand de vin bien portant[2] »

Fleur-de-crime paraît donc en 1882 sous la forme de deux tomes publiés par l’éditeur E. Dentu.
Berthe est une jeune et très jolie femme récemment mariée au comte Gaston de Viviane, diplomate.
Lequel, après avoir exercé plusieurs postes en Afrique du Nord, est parti pour une mission d’une durée indéterminée, en Perse, mais cette fois sans son épouse.
Celle-ci, restée à Paris, est très amoureuse de son mari auquel elle est tout à fait fidèle malgré les nombreuses sollicitations que lui valent son charme et sa beauté.
Mais un jour, le prince Polkine, la trentaine, russe et immensément riche, se fait à son égard plus pressent que ne l’autorisaient les convenances.
Bel homme, séducteur invétéré que la fortune rend sûr de lui, il est pourtant repoussé sans ménagement par la vertueuse Berthe.
Il ressent cette rebuffade bien sûr comme une vexation, mais pire, comme une véritable humiliation indigne de son rang et entreprend aussitôt de se venger.
Pour cela il soudoie grassement le cocher de la dame, fort comme un turc et qui se trouve avoir les mêmes origines caucasiennes que lui.
A quelques jours de là, après avoir participé à une réception donnée par des amis, Berthe revient chez elle, à Passy, dans son coupé conduit par son domestique.
Vertueuse elle l’est certes, mais sans être ni prude ni dénuée de toute sensualité :
« Elle courait au grand trot de ses chevaux, seule maintenant, étendue, presque couchée au fond de son large coupé. Ses épaules, sa poitrine nues, débarrassées de la pèlerine qu'elle avait mise pour sortir du bal et qu'elle venait de rejeter, frissonnaient légèrement, et elle en éprouvait un grand bien-être, car sa tête était en feu, elle se sentait des rougeurs sur les joues, du sang aux yeux, aux lèvres. Elle avait tellement souffert de la chaleur dans ces salons qu'elle venait de quitter !
Puis, sans qu'elle osât en convenir vis-à-vis d'elle-même, elle était plongée dans cette demi-ivresse, connue des femmes, des jolies femmes surtout, au sortir d'un bal. Le souper y est certainement pour quelque chose ; mais, ce qui les a surtout émues, énervées, disons le mot : grisées, c'est le bruit, le mouvement, la musique, la danse, les compliments murmurés à leur oreille, les regards fixés sur elles, leur succès, leur triomphe, le parfum des fleurs, les feux des lustres et des diamants, les effluves montant de la foule et tous ces rapprochements dans une chaude atmosphère, ce long contact de l'homme et de la femme[3]. »
Il est deux heures et demie du matin quand dans cet équipage elle traverse alors le Bois de Boulogne :
« Paresseusement, elle entr’ouvrit ses yeux à moitié fermés, se redressa un peu et étendit la main droite pour baisser une glace de la voiture et demander à son cocher où elle était, ce qui se passait.
Mais celui-ci, comme s’il devinait que sa maîtresse voulait lui parler, arrêta ses chevaux, les rangea dans la contre-allée, descendit de son siège et ouvrit la portière.
Puis, tout à coup, au moment où Berthe de Viviane allait l’interroger, il s’élança sur elle, lui prit la tête pour étouffer ses cris et la rejeta dans le fond de la voiture.
Après une lutte de quelques instants, il se rendait coupable, sur la personne de sa maîtresse, du plus lâche et du plus odieux des attentats[4]. »

Le prince Polkine était vengé d’avoir été dédaigné.
Le roman commence très fort.
Le lendemain matin, le cocher reprenait son travail, dans l’hôtel particulier de sa maîtresse, comme si de rien n’était.
Sûr qu’elle n’irait ni se plaindre à qui que ce soit ni même porter plainte de peur du qu’en-dira-t-on.
Il avait raison parce que non seulement elle ne s’engageait pas dans cette voie mais en plus elle lui proposait vingt mille francs pour le prix de son silence sur ce qui s’était passé la nuit précédente.
Evidemment il acceptait la somme et au moment où il se baissait pour s’en saisir dans le tiroir d’un secrétaire qu’elle lui avait indiqué, « elle le visa froidement dans le dos, à la hauteur de la colonne vertébrale, et fit feu deux fois.
Il tomba le corps en avant, foudroyé[5]. »

Bien sûr, Berthe de Viviane, grande bourgeoise, n’allait pas être ennuyée plus que ça par les autorités qui ne faisaient aucune difficulté pour mettre cette histoire sur le compte de la légitime défense face à une canaille qui s’apprêtait à lui voler vingt mille francs.
Mais voilà qu’elle se découvrait enceinte des œuvres de feu son cocher.
Toutes choses qui, si elles parvenaient à la connaissance du mari toujours à l’étranger, lui révèleraient son infortune.
Après avoir ainsi défrayé la chronique des faits divers elle fait alors croire à son homme d’affaires que son médecin lui a conseillé de partir se reposer en province de la vie trépidante parisienne : « J’ai songé à me fixer près de Bordeaux, du côté d’Arcachon. J’y trouverai la mer tant qu’il fera chaud, les grandes forêts de pins, lorsque viendra l’hiver… J’y trouverai surtout le repos dont j’ai besoin et la solitude qui m’est précieuse en ce moment[6]. »
Elle met au point, avec lui, au motif d’être laissée tranquille, un petit stratagème pour pouvoir recevoir et envoyer son courrier comme si elle était restée à Paris.
« Quelques jours après cet entretien, Mme de Viviane arrivait seule à Arcachon, où elle louait un chalet, sous le nom de Mme Scott.
La maison que la comtesse Berthe devait habiter jusqu’à la fin de février, dernier terme de sa grossesse, se trouvait située au milieu des villas d’hiver, construites dans la forêt d’Arcachon. Le climat de ses parages est des plus tempérés, l’air qu’on y respire, fortifiant et sain ; mais la contrée laisse à désirer sous le rapport du paysage. Des sapins, des sables, des dunes à perte de vue… Ça et là, pour faire contraste, à l’état d’exception : un chêne, un arbousier, une touffe de houx ou d’aubépine. Des villas, le regard ne parvient à découvrir qu’un horizon borné. La mer est proche, cependant ; mais, pour l’entrevoir, on est obligé de gravir les dunes ou d’atteindre, à travers les sentiers de la forêt, la pointe du sud ou le cap Ferret[7]. »
La contrée laisse peut-être à désirer mais le romancier aussi.
Qui se rend coupable de quelques anachronismes.
Berthe accouchera le 20 février 1857, elle est donc arrivée sur les bords du Bassin à l’été 1856.
A une époque où Arcachon n’existait pas encore, alors que les Pereire ne commenceront à construire la Ville d’Hiver qu'en 1863 seulement.

Fleur de crime


Les habitués de la ville d’hiver n’auront aucune difficulté à reconnaître la maison dans laquelle serait née Fleur-de-Crime.
« Un large balcon en bois découpé s’appuie sur de frêles piliers. Les larges avant-toits sont ornés de lambrequins en gouttes d’eau renversées[8]. »

Une Ville d’Hiver où pour voir la mer il faut aller, prétend-t-il, par les sentiers au milieu des sapins, jusqu’au cap Ferret.
Bigre, il devait falloir se lever tôt le matin.
Enfin sur place, Berthe fait la connaissance d’une jeune bordelaise, Madame Lacoste qui réside elle-aussi dans une villa de la ville d’hiver où elle laisse les émanations balsamiques de l’air d’Arcachon soigner la fluxion de poitrine dont sa petite fille est atteinte.
Las, cette dernière s’éteint la nuit suivant la délivrance de Berthe.
Vite fait bien fait, cette dernière donne sa fille nouveau-née à cette Madame Lacoste en manque d’enfant et pour faire bonne mesure y ajoute 200 000 francs qui devraient lui permettre de faire face aux faux frais :
« Comme la nourrice, témoin de cette scène, faisait observer qu’on allait bientôt la baptiser et demandait quel nom on lui donnerait.
– Marguerite vous plairait-il ? fit Mme Lacoste.
– Marguerite… Un nom de fleur, s’écria Berthe de Viviane, pourquoi pas ?
Et, se penchant vers la petite fille, l’embrassant encore, elle murmura ces mots :
– Pauvre Fleur-de-Crime[9] ! »

Il reste maintenant à nous interroger sur cette expression de « fleur-de-crime » employée pour désigner un enfant né d’un viol.
Avait-elle déjà été employée avant d’être donnée à cette jeune Arcachonnaise ?
Sans doute, mais nos recherches en ce sens sont restées vaines.
Fleur-de-Crime ramène toujours à Adolphe Belot comme Les Fleurs du Mal le font pour Charles Baudelaire.
Toutes choses égales par ailleurs.
Fleur-de-crime est-elle une invention personnelle d’Adolphe Belot pour en faire le titre d’un roman ?

Lequel se poursuit autour de son héroïne, cette Fleur-de-Crime qui va devenir, en 1880, une jeune femme de 23 ans aussi belle, intelligente et désirable que l’avait été sa mère à cet âge-là.
Sa mère à la recherche de laquelle elle va activement s’employer.
Rassurons-nous, elle la retrouvera et s’ingéniera à la venger de l’abominable Polkine, maintenant fringant quinquagénaire, mais toujours aussi séduisant, toujours aussi riche et toujours à l’affût d’une nouvelle aventure féminine.
Démon de midi oblige.
Alors qu’il est maintenant marié à une femme magnifique.
Nous ne dévoilerons pas les nombreuses péripéties qui émaillent la suite de l’intrigue pour ne pas nuire à l’intérêt de sa lecture.
Mais il suffit de savoir qu’il y a de l’Alexandre Dumas et plus précisément du Comte de Monte-Cristo dans ce roman en deux volumes, le premier de 437 pages et le second de 388, qui s’articule autour de la vengeance.
Dans son récit, Adolphe Belot malmène un peu la morale, c’est sa marque de fabrique semble-t-il, mais il est encore plus malveillant vis-à-vis du calcul des probabilités, et là c’est sans doute plus par paresse que par geste délibéré.
Contre la morale, il y a cette bien odieuse façon de se venger du prince Polkine, mais il y a aussi un frère qui aime sa sœur d’un amour plus que fraternel, quelques femmes qui se vendent, enfin rien qui n’apparaît extraordinaire.
Aujourd’hui sans doute, mais qui devait l’être dans les premières années d’une IIIème République certainement plus pudibonde que notre Vème qui s’est très vite affranchie à l’occasion de Mai 68.

Contre le calcul des probabilités, il y a quelques coïncidences extravagantes qui laissent croire à un manque d’imagination de la part de l’auteur.
Par exemple, quand Marguerite prend le train pour aller d’Arcachon à Bayonne qui rencontre-t-elle par hasard, dans son compartiment ?
Pierre Polkine, le fils du prince du même nom.
La voilà partie rechercher sa mère à Téhéran.
Sur la route du retour elle traverse la Russie.
Elle s’arrête un soir au hasard dans un petit village russe et demande l’hospitalité à la première maison qu’elle croise.
Justement, c’est celle qui est habitée par la sœur de son cocher violeur.
Pas de chance.
Mais la maison est la propriété du prince Polkine qui vient la visiter, par aubaine, au même moment.
Et ainsi de suite.
Sinon le livre est agréable à lire.
L’auteur sait capter l’attention de son lecteur et même parfois le tenir en haleine par des rebondissements inattendus.
La phrase est souvent bien faite.
Il y a des portraits de femme qui sont un vrai régal de vérité et qui laissent deviner que l’auteur a dû en faire une certaine consommation.
Il se dégage de ce livre quelque chose de sympathique.
L’origine arcachonnaise de l’héroïne n’y est peut-être pas tout à fait étrangère.
Mais Adolphe Belot qui a écrit quelque chose comme une quarantaine de romans a fini par posséder une certaine habilité sinon un véritable savoir-faire littéraire.

Après avoir donc été publié en édition originale, en 1882, il fera, dès l’année suivante, l’objet d’une édition en fascicules chez F. Roy, éditeur.
Ces fascicules comportent des illustrations d’Ernest Clair-Guyot qui, né en 1863, devait proposer là une de ses premières productions commerciales.

Illustration


1927. Fleur de Crime, par Ad. Belot.
(Domestique violentant une jeune femme en toilette de bal, dans son coupé.) – Double colomb. en haut., signée Clair-Guyot, 83. (Imp. Delanchy, Ancourt et Cie.). 4 fr.
Pièce très scabreuse et dont l’apposition ne serait certainement pas permise aujourd’hui[10].

Si l’on en croit le mémoire d’étude que Natalie Cetre a consacré en 2002 à L’édition en fascicules de romans français entre 1870 et 1914 et leur conversation par la Bnf, H. Geffroy, le successeur de F. Roy, aurait proposé deux nouvelles éditions posthumes en fascicules, l’une en 1891 et l’autre en 1896.
De son côté, d’après le catalogue de la Bibliothèque Nationale, l’édition originale en deux volumes aurait fait l’objet de pas moins de six nouvelles réimpressions (de la 2ème à la 7ème édition) le tout au cours de la seule année 1889.

Le dernier paragraphe du roman résume assez bien en quelques mots le ton général qui s’en dégage :
« C’est ainsi que finit, paisiblement, sans cris, sans déchirements cette longue histoire.
Si notre récit avait été purement imaginaire, nous aurions certainement trouvé un dénouement plus dramatique, embelli de quelques morts.
Mais nous devions rester dans la vérité, telle qu’elle nous a été dite, nous bornant à changer les noms, à modifier certains portraits, par crainte qu’on reconnût les personnes dont nous venons de raconter la vie[11]. »

Nous ne pouvons que vous inviter à le lire, en souhaitant que vous y éprouviez le même plaisir que nous avons eu à le faire.
Si vous ne trouvez pas à l’acheter ou si vous ne voulez pas le faire, vous pouvez l’imprimer à partir de Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque Nationale :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55415878.r=fleur-de-crime.langFR

Jean-Pierre Ardoin Saint Amand.
Paris, Mars 2012.




[1] Edmond et Jules de Goncourt, Journal. Mémoires de la vie littéraire, II – 1866-1886, Bouquins. Robert Laffont, Paris-1989, p. 1174.
[2] Ibid., p. 1116.
[3] Adolphe Belot, Fleur-de-crime, premier volume, E. Dentu, éditeur, Paris-1882, p. 34-35.
[4] Ibid., p. 35-36.
[5] Ibid., p. 46.
[6] Ibid., p. 60.
[7] Ibid., p. 63-64.
[8] Gérard Villet, Arcachon, promenades guidées, Terrefort, Toulouse-2008, p. 19.
[9] Adolphe Belot, Fleur-de-crime, op. cit., p. 92.
[10] Extrait du Catalogue d’Affiches Illustrées Anciennes & Modernes édité en 1891 par la librairie parisienne Ed. Sagot et imprimé à Bordeaux par l’imprimerie G. Gounouilhou en 550 exemplaires, (devenus aujourd’hui si rares que ce catalogue a été réédité en 2002), p. 99.
[11] Adolphe Belot, Fleur-de-crime, second volume, E. Dentu, éditeur, Paris-1882, p. 388.
Illustrateurs, Photographes, Graveurs... : Ernest Clair-Guyot
12 03 2012 par Jean-Pierre Ardoin Saint Amand